Interview : Flynt (partie 1/3)

Quelques jours après la sortie de son deuxième album, Itinéraire Bis, nous avons rencontré Flynt. Un long entretien (3 heures) retranscrit intégralement, l’occasion d’évoquer Alchemist, Youssoupha, Booba ou encore Félina. Et aussi Genono, le mec de Captcha Magazine qui était avec nous, lui et ses lubies étranges.

Genono : J’ai lu les différentes interviews que tu as pu faire récemment (abcdr, lebonson, neoboto …), j’ai remarqué qu’on te posait quasiment toujours les mêmes questions, avec, fatalement, toujours les mêmes réponses de ta part. Est-ce que ça ne te casse pas un peu les couilles ?

Flynt : Bah celle là, on me l’avait jamais posée. Chaque intervieweur est différent, et n’a pas forcément lu toutes les interviews que j’ai faites. Quand tu sors un album, ce que les gens veulent savoir, ça tourne un peu autour de la même chose.

Et quand tu vas faire des concerts, tu chantes les mêmes chansons tout le temps. C’est un peu différent, mais je trouve ça normal, et non ça ne me pose pas de problème.

Teobaldo : Tu dis « peu importe ce que le public préfère, je défends ma culture comme Aimé Césaire ». Tu ne poses pas le public dans l’équation ?

Flynt : Si bien sûr mais ça parlera à qui ça parlera en fait. « Peu importe ce que le public préfère » signifie que je ne vais pas adapter mon discours, ma musique, mon rap de manière générale par rapport à ce que les gens peuvent aimer sur le moment, à une mode ou à leurs goûts tout simplement. Donc peu importe ce qu’il préfère, il aura ce que moi je sais faire et ce que j’ai envie de faire. « Je défends ma culture comme Aimé Césaire », simplement parce que c’est quelqu’un qui défendait sa culture, ce qu’il était, ses racines, sa couleur, ses convictions, envers et contre tous.

Teobaldo : Donc ta « culture », le rap, tu sens que c’est quelque chose qu’il faut défendre, tu la sens attaquée, en disparition ?

Flynt : Non, il ne faut pas prendre le mot « défendre » dans ce sens là. Je ne suis pas en guerre. C’est comme quand on me dit « tu vas défendre ton album sur scène » … mais non, je vais rien défendre du tout, je vais juste jouer mes morceaux pour des gens qui auront du plaisir à les écouter, je suis pas là pour me bagarrer. Ce qu’il faut entendre par « je défends ma culture » c’est plutôt « j’impose », j’impose mon truc à moi. Ca rejoint ce que je dis à la fin du morceau,  « je ne réponds pas à la demande, j’impose mon rythme et ma vision ».

Teobaldo : Dès le premier morceau de l’album, tu te mets en opposition avec le rap « racailleux » … Mais parmi les gens avec qui tu as rappé, il y a Joe Lucazz par exemple.

Flynt : Oui et non, c’est une phrase à remettre en contexte. Je ne me positionne pas en opposition au rap racailleux, ni dans l’album, ni de manière générale. J’en écoute même. Dernièrement j’ai été écouter Niro, et j’ai trouvé ça bien. Pour moi ce qui compte, c’est que le mec soit bon. Le mec peut être sur-racailleux, comme il peut être à l’opposé, tant qu’il est bon, ça me va . Je ne livre pas un combat, c’est ce que je dis dans « les clichés ont la peau dure », la musique n’appartient à personne, elle ne m’appartient pas à moi, que chacun fasse ce qu’il a envie d’en faire, comme il a envie d’en faire. Pour moi c’est ça le plus important. Chacun est libre de faire ce qu’il veut et c’est tant mieux comme ça. J’ai plus de plaisir à écouter certains rappeurs qu’on qualifie de « racailleux » parce que c’est bien fait que d’autres mecs que l’on pourrait penser proches de moi artistiquement parlant, mais chez qui je ne me retrouve pas du tout et dont les disques me font chier.

Après bien sûr que j’ai un message totalement opposé. Quand je dis « Je suis né à Colombes et ce n’est sûrement pas un hasard Je porte un message anti-guerre, anti-violence, anti-barbare », c’est vrai, je préfère tirer les gens vers le haut. Enfin, je ne sais pas si je les tire vers le haut, et je ne prétends même pas le faire, mais une chose est sûre, je ne veux surtout pas les tirer vers le bas. Maintenant, est-ce que le rap racailleux tire les jeunes vers le bas … (hésitation) peut-être pour certains qui sont plus influençables que d’autres, je sais pas.

Teobaldo : T’as pas cette fascination pour les gangsters, tu ne t’es jamais identifié à tel personnage de tel film ?

Flynt : Non, pas vraiment.

Teobaldo : Du coup, quels films t’ont marqué ?

Flynt : Les films dont je me souviens vraiment c’est des films comme Retour vers le futur, Indiana Jones, Star Wars. Les films d’aventure, quand t’es petit. Les films de gangsters, , j’aime bien, mais ça s’arrête là. La première fois que j’ai vu Scarface, je suis pas tombé de ma chaise quoi. Je me suis jamais identifié au personnage en me disant « ouais c’est mortel, il prend de la came, c’est sanglant, ça canarde »

Genono : On a entendu des sons à toi dans L’équipe du dimanche. Comment ça se passe, c’est eux qui te contactent en te disant « on voudrait utiliser telle instru » ?

Flynt : La première fois qu’un des mes instrus est passé à L’équipe du dimanche, j’étais pas au courant. C’est par la suite que j’ai rencontré un des monteurs de l’émission  qui avait placé des instrus à moi. J’ai fait connaissance avec lui, et je lui ai dit « je vais te passer un autre instru », il a répondu « ok ». Tout simplement. Je l’ai rencontré parce que j’ai été amené à travailler avec lui, complètement par hasard.

Teobaldo : Et au niveau des droits ?

Flynt : Hé gros, quand tu passes dans L’équipe du dimanche, tu te poses pas la question des droits.  En plus non, ça génère pas de droits, je ne touche pas d’argent, et puis de toute façon c’est des instrus donc dans tous les cas je pense que je toucherais rien. C’est juste … c’est juste mortel quoi ! Quand un pote t’appelle et te dit « putain je viens d’entendre ton instru sur le résumé du Barça ! ».

Donc comme j’ai eu la chance de rencontrer ce mec là, après je l’ai fourni en instrus quoi. D’ailleurs je viens de lui passer tous les instrus d’ Itinéraire Bis. Et ca y est ça commence à habiller les résumés des matchs européens et de certains sujets.  Mais pour revenir à la démarche, elle ne vient pas de moi, même si ça aurait  été intelligent de ma part de penser à faire cette démarche , en tant que producteur.

Teobaldo : C’est le genre de truc, quand c’est toi qui essaye, t’y arrives pas.

Flynt : Oui y a de grandes chances. Donc là c’est encore mieux, c’est venu à moi . Et forcément j’ai pas fermé la porte et j’ ai alimenté le truc.

Genono : Tu travailles avec une équipe restreinte de beatmakers. J’ai lu que, sur les instrus qu’on t’avait envoyé via internet, tu n’en avais récupéré que deux, et que tu aimais développer une relation de confiance avec le beatmaker. Est-ce que ne t’arrive jamais de recevoir une instru, de la trouver mortelle, de poser dessus et de la mettre telle quelle dans l’album ?

Flynt : Bah ça s’est produit. Sur le premier album, j’avais au moins dix beatmakers différents, sur le second j’en ai cinq. Parmi eux, seul Soulchildren était présent sur J’éclaire ma ville. On a donc : Soulchildren, Just Music, Nodey, Angeflex et Fays Winner. Je connaissais Soulchildren, j’ai enregistré et réalisé Itinéraire Bis chez eux, donc j’étais en première ligne pour recevoir leurs instrus, sachant que ces mecs sont pour moi le très très haut du panier en France. Ensuite, Nodey, on avait déjà fait un morceau ensemble, on s’entend super bien. Just Music, on se connaissait par relations interposées, on s’était rencontrés une ou deux fois. Angeflex et Fays Winner je les connaissais pas du tout. Ils m’ont contacté par internet, et le son a parlé quoi. Donc je peux travailler avec des gens que je connais, comme avec des gens que je ne connais pas du tout. L’important, c’est qu’on soit sur la même longueur d’onde, j’affectionne la relation avec les beatmakers. Je pense qu’une bonne collaboration, une bonne entente, ça fait des bons titres. Mais c’est pas genre « ok je prends ton instru, et quand disque sortira, je t’appellerai, et je te donnerai un CD ». C’est aussi leurs titres à eux ! Si j’avais pas d’instrus, je ferais du slam, ou je ferais rien. Le rap c’est de la musique, et qui fait la musique ? C’est pas moi. Moi je me charge des   textes et de sélectionner les musiques. Je leur dois beaucoup, et chaque rappeur leur doit aussi beaucoup. Quand le mec me passe son instru, je lui dis « ok, à partir de maintenant on va travailler ensemble, on va être en relation assez fréquemment, je vais te tenir au courant, etc ». Ca peut m’arriver de balancer un bout de couplet au beatmaker pour lui dire « tiens j’ai écrit ça, tiens le thème ça va être ça ». Les mecs sont au courant à toutes les étapes. Après, personne ne vient mettre son nez dans mes lyrics, je fais pas ça pour qu’ils aient leur mot à dire sur mes textes – et de toute façon ils ne le font pas, donc il n’y a pas de problème là-dessus – mais sur le morceau en lui-même. Un morceau ça parait simple comme ça, mais c’est compliqué. Je veux que les beatmakers soient impliqués et contents du résultat. Et aujourd’hui, je pense que tous les beatmakers qui sont sur l’album sont contents, parce qu’ils ont pu voir la construction du morceau du début jusqu’à la fin, ils ont pu donner leur avis sur le mix, sur le mastering.  Je sais pas comment les autres travaillent, mais moi c’est comme ça.

Pour le morceau avec Orelsan, Nodey était sur le coup pour faire l’instru. Il avait fait une v1, je lui ai dit que  je pensais qu’on pouvait obtenir quelque chose de meilleur , puis il a bossé sur une v2 sur laquelle  on n’était pas encore tout à fait satisfait, et paf il arrive avec une v3 mortelle. Il y a un échange, on en parle ensemble, c’est son morceau, c’est mon morceau.

Teobaldo : Justement, Orelsan, tu l’as rencontré comment ?

Flynt : Alors ça, c’est une question que tout le monde me pose.

Teobaldo : Alors le défi, c’est de répondre différemment.

Flynt : Je vais te répondre exactement la même chose, parce que de toute façon il y a qu’une seule version. Je l’ai rencontré par hasard au studio Haxo. J’allais voir mon pote AKI, qui enregistrait son album là bas, et il se trouve qu’Orelsan enregistrait « Le Chant des Sirènes » là-bas au même moment. On a discuté devant le studio, il m’a dit qu’il avait bien aimé mon premier album, je lui ai dit que moi aussi, j’avais bien aimé son premier album. Je l’avais saigné pendant les vacances, je trouvais ça original et drôle. J’aime bien ce qu’il ramène, et je trouve qu’il écrit bien. On a donc discuté pendant une petite heure devant le studio, on a échangé nos numéros, il m’a dit que ça pourrait être cool de faire un morceau ensemble. Je me suis dit « ok, c’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd », mais en même temps il faut que je m’entende un minimum avec la personne. Pour moi c’est essentiel. C’est très rare que je fasse des morceaux avec des gens que je ne connais pas du tout.

Quelques  mois plus tard je l’ai appelé, on a discuté pendant deux heures, et c’est pas forcément avec tout le monde que tu peux discuter pendant deux heures sans connaitre la personne, surtout au téléphone. Donc déjà, on s’entendait bien, tu vois. Je peux avoir une discussion intéressante avec lui, et je comprends donc en jactant avec lui que c’est un bon gars. Il est aussi super professionnel, ça je m’en suis rendu compte par la suite. Un mec cool. Ce qu’il a fait là, passer de banni de la musique à double victoire de la musique, chapeau.

Comme dans mon album j’avais des morceaux comme « Quand tu seras mort » et « En froid », je me suis dit que comme j’estime avoir  un potentiel comique en moi, il fallait le mettre en avant volontairement sur un titre. J’ai eu envie de faire un morceau un peu plus léger, et c’est vrai que j’ai pensé à lui de manière évidente à ce moment-là. C’était l’homme de la situation pour le morceau que j’avais envie de faire.

Teobaldo : C’est marrant que tu le trouves léger le morceau.

Flynt : C’est pas « en froid » quoi.

Teobaldo : Tu dis « mon pote faut pas qu’il déconne », « faut pas qu’il fasse ci, qu’il fasse ça » … ça a l’air compliqué d’être ton pote.

Flynt : En fait, au début je voulais faire un morceau un peu drôle, un peu léger, trouver un angle un peu différent. Je lui ai proposé, il a accepté, on a fait le titre.

Spleenter : Le thème, vous l’avez élaboré à deux ?

Flynt : Alors à la base, je cherchais l’instru. J’ai trouvé celui de Nodey, même s’il y a eu plusieurs versions, ça s’est fait vite. Ensuite pour le thème, on s’est échangé des mails, sachant que c’est souvent un casse-tête. C’est souvent difficile de trouver des thèmes. Donc je lui proposais 5-6 thèmes, et lui, en pleine tournée, il me donnait son avis, me proposait des trucs. Je l’ai trouvé très professionnel. J’aime travailler comme ça. Et puis un jour, j’ai pensé à « mon pote », je voulais faire un morceau sur l’amitié depuis longtemps en fait. J’ai écrit les huit premières mesures, je lui ai envoyé, il a aimé, il a enchainé. Je lui ai rien imposé, on a échangé beaucoup de thèmes avant par mail ou par téléphone.

Donc le morceau n’est pas si léger que ça en fait tu as raison, je dis par exemple « je te mettrais pas dans mes embrouilles, et si jamais je faisais le con, je te demanderais pas de rappliquer avec une pelle en pleine nuit sans poser de questions ». Je prends le contre-pied de cette expression. Je dis ça parce que, sur la thématique de l’amitié, si tu prends par exemple le titre « Brother » de Sinik, clairement je voulais pas faire un morceau comme ça. Je l’ai entendu après hein, récemment, quand son album est sorti. D’ailleurs pas mal de titre sur le thème « mon pote » sont sortis récemment.

Spleenter : C’est marrant parce que Sinik aussi voulait avoir Orelsan, lui aussi c’était inattendu, par contre lui il l’a pas eu.

Flynt : Ah bon, je croyais qu’ils devaient sortir un truc ensemble ?

Spleenter : Bah au final, non. Il le voulait, il l’avait même annoncé.

Flynt : Pour revenir au morceau, je dis aussi « j’ai pas scellé mon sort au sien ». Les choses sont claires, c’est pas parce que t’es mon pote que je vais te suivre dans toutes tes conneries. Si demain tu me dis « viens on va braquer un tabac », moi je m’en bats les couilles de ton tabac. Je sais que t’es mon pote, mais arrête tes conneries. C’est ma vision à moi, différente de celle que l’on entend dans certains morceaux sur l’amitié, des fois t’as l’impression que c’est « je te donnerai une couille s’il faut mon pote» … J’ai pas voulu tomber dans les clichés inhérents à ce thème, et je trouve que Orelsan n’est pas tombé dedans non plus.

Au final, je trouve que pour des gens qui ont deux univers très différents, qui évoluent dans des sphères tout à fait différentes, ont finalement beaucoup de points communs, et ça colle parfaitement. Pourtant, j’en ai entendu des vertes et des pas mûres, sur le fait de faire un titre avec lui. Moi ça me semblait évident, rien que de par le fait que c’est un mec qui écrit super bien. C’est un morceau qui fait jacter … tant mieux, je trouve qu’il fait parler en bien.

Spleenter : Niveau featurings, Orelsan était le plus susceptible de faire parler, surtout ta base de fans de la première heure, mais y’a aussi Tiwony. C’est une volonté de ta part de …

Teobaldo : … faire chier tes fans de la première heure ? (rires de l’assemblée)

Spleenter : C’est une volonté de surprendre ?

Flynt : Pas vraiment. Chaque morceau a une histoire. Moi j’aime bien le ragga-dancehall, j’aime l’énergie que ça dégage. J’avais fait un morceau avec Lyricson à l’époque déjà ! J’avais envie de cette touche là, et j’avais envie d’avoir la voix de Tiwony quoi. Tout simplement. De mes deux albums, c’est le seul featuring que j’ai fait avec quelqu’un que je ne connaissais pas. J’ai pas l’habitude de faire ça. J’avais envie de son grain de voix à lui. Je pensais que ça allait coller, et je trouve que ça colle.

Teobaldo : Je trouve son grain de voix très proche de celui de Lord Kossity, particulièrement sur ce morceau.

Flynt : Je vois une différence. Niveau placement, grain de voix, il a son style à lui.

Spleenter : Tu entretiens quel rapport avec les puristes, c’est-à-dire, typiquement le genre de mec qui a du gueuler en entendant Orelsan, ou le scratch de Booba qui dit « nique ta mère » à la fin de « Quand tu s’ras mort » ? Tu te dis, au moins au départ, que ça risque de les brusquer ?

Flynt : Moi j’ai pas du tout pensé ça. Je pense qu’il faut qu’ils me fassent confiance. Regarde « Haut la main », c’est un morceau qui a été fait pour eux, pour leur dire « voila, j’ai pas changé de lyrics, j’ai pas changé de démarche, de discours, de style », et malgré ça, les mecs, enfin c’est peut-être 5% des mecs, me disent « ah ouai, mais l’instru ceci , l’instru cela » … mais l’instru, elle défonce !

Teobaldo : Je trouve qu’elle est dans la continuité des instrus de J’éclaire ma ville

Flynt : Mais moi aussi !

Spleenter : Je pensais surtout que c’était par rapport aux featurings, ou à la limite au scratch de Booba, mais les instrus ?

Flynt : Bah eux ils parlent surtout des instrus en fait. A part celui avec Orelsan, mais on me dit pas « ouais le feat avec Tiwony, c’est chelou » ou « ouais t’as fait un son avec une meuf, c’est chelou ». On me dit plutôt « ouais les instrus, c’est très différent, t’as pris une autre direction » … alors que pour moi c’est pas du tout une autre direction. Pour moi c’est une continuité absolue. C’est même pas une évolution presque, c’est vraiment une continuité. Si j’ai évolué, c’est plus dans le flow, dans les placements, dans la maturité. Je sens Itinéraire Bis beaucoup plus maitrisé que J’éclaire ma ville, parce que entre temps j’ai pris de la bouteille, j’ai fait des concerts … Mais j’ai pas voulu les brusquer. J’aime prendre les choses à contre-pied sur les thèmes, y’a plusieurs morceaux sur les clichés. Quand je commence l’album avec « j’aime mon fils, j’aime ma femme, j’aime ma mère », je te mets au défi de trouver un rappeur qui ouvre son album  en disant « j’aime ». Et tout au long de l’album, y’a ça. « Les clichés ont la peau dure », « En froid » : « j’ai jamais aimé claquer l’oseille dans les clubs, jamais voulu être un thug, moi je voulais avoir un DEUG » … c’est pas ce que t’entends dans le rap ! « Je fais le ménage et la lessive », t’entends pas ça dans le rap. Mais il se trouve que c’est ma vérité à moi. Y’a un mec sur twitter qui m’a dit « je vois pas l’intérêt de parler de tes galères d’indépendant ». Ce à quoi j’ai répondu : « t’inquiètes pas, au prochain album, je m’invente une vie ». Qu’est ce que tu veux que je te raconte ? Je suis en train de faire un disque, ma vie en dépend presque, parce que je me suis organisé pour sortir ce disque, j’ai dû trouver des sous, j’ai beaucoup travaillé, c’est ma vie, tu veux que je te parle de quoi ? De comment c’est en maison de disque ? Mais j’en sais rien moi ! Ou tu veux que je t’en parle pas ? Ok, mais dans ce cas-là je te parle pas vraiment de ma vie.

Je pense que les gens me connaissent pas très bien en vérité, c’est tout. Que les gens se disent « ouais, il a mis Booba » … moi j’aime bien Booba. Pourtant c’est pas du tout le même style que moi, mais j’aime bien, depuis toujours. J’ai toujours aimé écouter Booba. C’est un bon rappeur, il me fait golri, il rappe bien. C’est pas parce qu’il parle d’oseille, de meufs, etc, que j’aime pas. Ca rejoint la discussion qu’on avait au début. Je pense que les gens ne me voient pas du tout comme je suis en vérité.

Teobaldo : Il y a des gens avec qui il n’y a jamais eu de rapprochement, et je trouve ça étonnant. Des mecs comme Les 10 (Lindis et Lavocato), ou même Vasquez de Less du Neuf. Un morceau Flynt-Lindis, je serais assez preneur par exemple.

Flynt : Par exemple, sur « Quand tu s’ras mort », pour moi je prends personne à contre-pied. Toi, tu disais que c’était surprenant.

Genono : Bah, je t’avais jamais entendu sur un son comme ça.

Flynt : C’est peut-être juste que vous ne me connaissez pas encore assez bien. C’est même le premier texte que j’ai écrit pour cet album.

Teobaldo : C’est un thème auquel tu pensais depuis longtemps ?

Flynt : Pas tant que ça, il m’est venu comme ça.  Je me suis même dit que j’allais lancer le clip avant la sortie de l’album.

Teobaldo : Y’avait déjà des petits côtés haineux sur J’éclaire ma ville, par-ci par-là. T’as réuni toute cette haine dans un seul morceau. Dans un album qui est plutôt positif, c’est un peu la bouffée d’air, mais dans l’autre sens, le petit passage de haine qui fait bien plaisir.

Spleenter : C’était pour le plaisir de l’exercice de style ?

Flynt : En fait, j’avais fait une chanson d’amour dans J’éclaire ma ville, qui s’appelait J’ai trouvé ma place. Bon, déjà, faire une chanson d’amour, c’est pas évident, y’en a beaucoup qui se sont cassé les dents.

Genono : Kennedy ?

(rires)

Flynt : Et donc, après avoir fait une chanson d’amour, je me suis dit que j’allais faire une chanson de haine, d’ailleurs j’ai mis entre parenthèses « chanson de haine » sur la tracklist. C’est un peu l’antithèse de la chanson d’amour que j’avais écrit, sauf que c’est pas adressé à une femme. J’aime bien faire des morceaux où il n’y a pas de temps, pas de lieu, pas de sexe, pas d’âge, pas de personnage, et que chacun peut s’approprier. La chanson d’amour, tout le monde pouvait se l’approprier. J’ai même appris il y a peu de temps que des gens s’étaient mariés sur cette chanson ! Le mec a demandé sa femme en mariage, et derrière y’avait « j’ai trouvé ma place à tes côtés ». Et je me suis dit que c’était exactement pour ça que j’avais écrit cette chanson, pour que chacun puisse se l’approprier, ça m’a fait quelque chose d’apprendre ça.

Il y a un truc qui m’a marqué quand j’étais jeune, à la radio, c’était les dédicaces, tu sais quand les auditeurs appelaient pour demander à passer une chanson qu’ils dédiaient à telle ou telle personne. Et l’idée c’est ça, ma chanson d’amour, tu peux l’adresser à qui tu veux, tu peux appeler la radio et dire « passe cette chanson pour cette fille »! Et j’ai eu beaucoup de retours de couples, qui m’ont dit après les concerts « j’ai trouvé ma place c’est mortel, c’est notre chanson ». En gros, c’est ce que le mec voulait dire à sa meuf, mais il avait pas les mots. Et moi, avec ma chanson, je lui ai donné les mots. Et bah la chanson de haine, c’est pareil. C’est dédicacé à ton pire ennemi. Y’a pas de nom, pas de temps, pas d’embrouille décrite en particulier. Tu peux prendre le morceau comme ça, et te dire « ça c’est pour mon ennemi ». J’aime écrire ce genre de morceau, et oui effectivement, c’est un genre d’exercice de style.

Et je pense que cette chanson ne vient pas uniquement du fait que j’ai voulu écrire l’antithèse de la chanson d’amour, y’a aussi certainement des choses en moi qui poussent, jusqu’à tout vomir sur un morceau comme ça. Ceci dit, je joue pas non plus un psychopathe déglingué, je suis quand même lucide, et à la fin je dis que je pourrais te descendre si je n’avais rien à perdre mais  que comme j’ai beaucoup de choses à perdre dans cette vie, donc à la fin … je tue personne, chacun sa route, mais j’espère quand même que tu crèveras avant moi, fils de pute.

Spleenter : Je trouve ça sympa, parce que il y a toujours le cliché du rappeur conscient qui est forcément gentil.

Flynt : Mais moi je suis pas un rappeur conscient ! Rappeur conscient, je sais pas ce que c’est.

Teobaldo : Sortir ce morceau en premier, ça aurait donné une couleur d’album particulière.

Genono : Les puristes auraient fait la gueule.

Flynt : C’était pas une bonne idée. Mais à l’époque, quand j’ai écrit le texte, je me disais que ce serait rigolo. Après, les autres morceaux se sont enchainés, et il était bien sûr évident que ça ne pouvait pas être le premier extrait. En fait, à chaque titre que j’écrivais, je me disais « ça va être celui-là ! ».

Spleenter : Du coup tu vas pas le clipper, « Quand tu s’ras mort » ?

Flynt : Je sais pas, j’y pense. J’ai eu la chance de rencontrer Tcho, que je ne connaissais pas, je lui ai dit que j’avais un morceau à lui proposer … il était ok, puis il a écouté « Haut la main », et il m’a dit « non non, je veux faire Haut la main d’abord! ». (rires) Donc je sais pas si on va le faire, je pense plutôt que s’il y a un clip à faire, ce sera Mon Pote, tout simplement parce qu’il y a peut-être quelque chose d’intéressant visuellement à faire et que tout le monde me le demande.

Teobaldo : En plus de ça, c’est le clip qui a le plus de chances d’être relayé. Tu penses à ça ?

Flynt : Orelsan est un magicien. Le mec a un pouvoir, il suffit qu’il dise sur un réseau social « demain je vais aller m’acheter des pompes à 15h rue de Rivoli » … émeute dans la rue, direct ! Donc oui, y’a ça aussi. Mais j’ai pas fait le morceau pour aller chercher son public, c’est pas fait dans un esprit opportuniste. Je suis pas non plus idiot, le morceau est fait, on va pas se mettre des œillères non plus. On verra si on fait le clip ou pas, mais en tout cas, je suis pas arrivé avec ce morceau-là. J’aurais pu ! J’aurais pu balancer Mon Pote en premier extrait ! Faire le clip, mettre le paquet dessus … mais c’était pas mon choix. Ca aurait peut-être été une erreur. Au lieu de ça, j’ai clippé Haut la main, un morceau adressé à mon public. Faire le lien avec ce que j’avais fait auparavant. Toujours dans la continuité.

Spleenter : A propos de continuité, il y a un parallèle entre Les moyens du bord et La balade des indépendants …

Flynt : Ca, je m’en suis rendu compte après.

Spleenter : C’était pas voulu ?

Flynt : C’était inconscient. C’est après avoir fait La balade que je me suis dit « ça ressemble quand même pas mal aux Moyens du bord ».

Spleenter : Sur Les moyens du bord, tu revendiques beaucoup l’indépendance, tu en parles comme d’une fierté. Au contraire, sur La balade des indépendants, le discours est beaucoup plus cynique, blasé.

Flynt : En gros, c’est le même thème, mais traité différemment. Sur Les moyens du bord, j’expliquais comment j’avais découvert le rap, comment j’en suis arrivé à écrire mon premier disque, etc. Après, peut-être que ça se ressent pas, mais c’est toujours pareil pour moi. Je suis content de faire les choses de cette manière, c’est un choix de ma part, j’ai choisi d’aller tout seul au charbon. J’en suis fier. C’est un morceau qui m’a été inspiré par le public. J’étais à La Miroiterie pour un concert, et en sortant, les gens étaient là « alors ça sort quand ton prochain album, alors ça sort quand » … Et en leur répondant, j’ai compris que c’était un putain de thème pour faire un putain de morceau derrière ! Après, j’ai  appelé Nasme et Dino parce que eux aussi sont plus ou moins dans le même cas. Ils organisent des concerts en indé, sortent leurs disques en indé, ils le vivent vraiment quoi. Et je me suis inspiré de ce morceau pour faire le teaser. J’avais ramené un pote en studio qui filmait, parce qu’on voulait des images de l’enregistrement pour en faire un teaser, mais sans trop savoir où on allait. Et puis en enregistrant le morceau, j’ai eu l’idée : prendre mon couplet, le mettre à l’instant T, là où j’en étais, c’est-à-dire au mois de juin, avec l’album presque terminé, en répondant à cette question : ça sort quand ?  Moi je savais, à ce moment-là, que le disque allait sortir en octobre, parce que j’avais fait mon retro-planning.

On va expliquer à vos lecteurs ce qu’est un retro-planning : quand j’ai commencé, j’ai pris un calendrier , et je me suis dit « bon, je veux sortir à quelle date ? ». J’avais décidé de sortir début octobre 2012. Donc pour sortir début octobre, faut que j’ai mon disque fabriqué et dans les mains à telle date. Pour avoir le disque à telle date, il faut que j’ai fini le mastering à telle date, le mix à telle date, les enregistrements à telle date, et cætera, et cætera. C’est le seul moyen de sortir un disque car ça permet de caler tout le reste là dessus, la promo, les clips et dans le bon timing! Si tu fais pas ça, tu risque fort de te planter.

Dernièrement je parlais avec un ami rappeur, que vous connaissez mais que je ne citerai pas, il me dit « j’aimerais bien sortir en novembre ». On était mi-juillet. Je lui dit : Tu veux sortir le 15 novembre par exemple ? Donc il faut que tu aies tes disques  en main le 15 octobre si tu deales ça avec une distrib . Donc pour les avoir  le 15 octobre, il faut que tu te fixes de boucler  avec mixs et  mastering le 31 août pour être un petit peu large en cas de pépin. T’en es où là ? Il avait 2 titres prêts un truc comme ça…

Pour en revenir au teaser, c’était un moyen d’annoncer la sortie du disque, mais sans préciser de date. Et en même temps, les gens ne savaient pas que c’était un morceau qui était dans l’album. J’aime pas trop parler, je préfère suggérer, ou à la limite, parler mais juste quand il faut parler : quand il faut annoncer une date, on annonce une date, quand il faut balancer des morceaux, on balance des morceaux.. J’ai jamais mis la charrue avant les bœufs. En tant qu’artiste, on me dira ce qu’on voudra, on aimera, on aimera pas, mais en tant que producteur, j’estime que j’ai plutôt bien mené ma barque. A mon modeste niveau, avec mes petits moyens, j’ai réussi, étape par étape, à sortir deux albums. Avec un peu de chance aussi, mais c’est le travail qui a payé.

D’ailleurs, j’ai beaucoup aimé ce que tu as dit dans ta chronique de l’album : « il faut s’affranchir un peu de J’éclaire ma ville ». Je pense que c’est la clef, moi aussi. C’est marrant, aujourd’hui, j’entends que J’éclaire ma ville c’est devenu « le classique absolu », « un truc cultissime » … Pendant cinq ans, on me disait que c’était un bon disque. Maintenant que le deuxième est sorti, le premier passe au rang encore au-dessus.

Genono : Pour moi, depuis sa sortie, il a toujours été dans mon top 10 rap français.

Flynt : Ca fait plaisir.

Genono : Mais je suis pas le seul !

Flynt : Oui, je voyais que c’était un disque qui avait plu. Même en concert ! Au mois de mai, j’étais à Rennes, 5 ans après la sortie de l’album, sans actu, sans rien … salle remplie, public à fond, donc oui, tu sens qu’il a eu un impact. Mais là, je lis des chroniques, y’a même un mec du Monde qui a dit un truc … genre « cultissime » …

Spleenter : Après, si c’est de la presse généraliste, t’as des consignes. Comme tu sais que les gens ne connaissent pas, il faut que tu gonfles le truc au maximum.

Flynt : Ouai je vois. Mais tu vois ce que je veux dire ? On dirait qu’il est passé à une espèce de postérité, tout à coup, tout ça parce qu’un nouveau disque arrive. Un autre truc qui m’a marqué : souvent, quand les gens font des commentaires, c’est « je ne suis pas du tout déçu ». Donc tu partais déjà en te disant que t’allais être déçu ? C’est ce que tu dis dans ta chronique ! S’affranchir du précédent album pour apprécier le second !

Genono : Le souci c’est que quelle que soit la qualité de l’album, tu vas avoir envie d’écouter le même que le premier. Si t’écoutes un deuxième album en te disant « je vais écouter le même que le premier » … ça sert à quoi ?

Flynt : Voila, c’est pour ça qu’il faut s’en affranchir. Et j’ai donc remarqué que les gens partaient battus, qu’ils se disaient « non mais de toute façon, il sera pas mieux ». Pourquoi tant de négativité dès le départ ? Laisse moi une chance ! Ou d’autres qui sont déçus à cause des instrus … parce que y’a que des instrus ? C’est un disque instrumental ? On me ressort que le négatif. Jamais le positif. Et moi, je pense très sincèrement que c’est mieux que le premier. C’est mon avis, il est peut-être pas partagé par tout le monde, c’est sûr. Mais je trouve les instrus meilleures, je trouve mon rap mieux maitrisé.

Fin de la partie 1/3. La suite la semaine prochaine.

 

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3 Commentaires

Classé dans Flynt, Interview (et ouais mon pote !), Uncategorized

3 réponses à “Interview : Flynt (partie 1/3)

  1. syka

    Bravo pour l’itw! Faites quand même attention a pas trop vous professionnaliser. J’en profite pour mettre un lien sur ma chronique de l’album : http://www.cosmichiphop.com/v7/chroniques/flynt-itineraire-bis

  2. Pingback: Entretien avec le Blavog (2/3) : « Vous savez que lui est encore plus con dans la vraie vie ? » |

  3. Pingback: Le Son du Lundi #16 : Flynt - Haut la Main - www.control-tower.com

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